Pourquoi la Chine achète autant d’or et ferait monter les prix ?
En juillet, la banque centrale chinoise a acheté 640 000 onces d’or – soit près de 20 tonnes en un seul mois. Le plus frappant n’est pas tant le volume que la vitesse à laquelle les achats progressent. Fin 2025, la Chine achetait autour de 30 000 onces par mois. Désormais, c’est vingt fois plus. Cette accélération intervient alors que l’or a connu une importante correction en début d’année. Coïncidence ? Probablement pas. Pékin a profité de la baisse des prix pour renforcer ses réserves.
En agissant ainsi, la Chine n’agit pas uniquement en tant qu’investisseur avisé. À l’instar de nombreux États, elle cherche surtout à réduire son exposition au dollar et aux actifs américains. On parle de dédollarisation. Pourquoi ? D’abord par crainte de sanctions américaines en cas de tensions géopolitiques, mais aussi en raison des inquiétudes concernant la trajectoire de la dette des États-Unis. Celle-ci approche désormais les 40 000 milliards de dollars, soit environ 34 000 milliards d’euros, tandis que la charge des intérêts augmente sous l’effet de déficits budgétaires persistants. À titre de comparaison, la France, qui n’est pourtant pas considérée comme un bon élève en la matière, affiche une dette publique d’environ 3 400 milliards d’euros.
Les pays émergents et en développement sont souvent en première ligne dans la dédollarisation. Prenons l’Afrique. Au cours des derniers mois, plusieurs pays ont annoncé des mesures visant à réduire leur dépendance au billet vert. Depuis décembre 2025, la banque centrale de Zambie exige que certaines transactions nationales soient réglées en monnaie locale. Les grandes entreprises sont également incitées à convertir leurs contrats libellés en dollars en monnaie locale. Indirectement, cette évolution bénéficie aussi à la monnaie chinoise. Le Kenya, par exemple, a converti une partie de ses prêts libellés en dollars en yuans afin de réduire le coût de sa dette. L’Égypte et l’Afrique du Sud ont, de leur côté, conclu des accords d’échange de devises avec la Chine leur permettant de faciliter l’utilisation du yuan dans leurs échanges.
S’inspirer des États-Unis
La stratégie chinoise est toutefois plus ambitieuse que la simple réduction du recours au dollar américain. Pékin souhaite développer un système financier et monétaire concurrent du billet vert. Et la Chine a compris que cela passe notamment par l’accumulation d’or.
Les réserves de change ne reposent plus uniquement sur le dollar et la dette américaine. L’or est redevenu un actif stratégique, comme c’était le cas avant les années 1970. À terme, le pays qui disposera des réserves d’or les plus importantes gagnera en influence sur l’architecture financière et monétaire internationale. C’est précisément ce qu’avaient fait les États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pendant le conflit, alors que leur appareil industriel tournait à plein régime, ils ont massivement accumulé de l’or provenant du reste du monde. Résultat, en 1945, ils détenaient deux tiers des réserves officielles d’or mondiales et représentaient 50 % de la production manufacturière mondiale. Cette combinaison a contribué à poser les fondations de l’ordre monétaire international de l’après-guerre. L’hégémonie américaine s’est imposée et, avec elle, le dollar comme principale monnaie de réserve mondiale.
Près de quatre-vingts ans plus tard, le centre de gravité industriel s’est déplacé. Une partie importante de l’appareil manufacturier occidental a été délocalisée vers l’Asie au cours des dernières décennies. La Chine représente désormais 30 % de la production manufacturière mondiale – soit près de deux fois la part des États-Unis. Dans le même temps, elle accumule à tout-va de l’or et cherche à en contrôler davantage les infrastructures de stockage et d’échange. C’est tout le sens de sa décision prise début août de transférer vers Hong Kong une partie de son or jusqu’ici conservé à Londres. L’objectif est de renforcer le rôle de la mégalopole chinoise comme hub international du marché de l’or et, ainsi, de réduire sa dépendance envers les grandes places financières occidentales. Avec succès jusqu’à présent, la Chine reproduit certains des ingrédients qui ont contribué à l’hégémonie américaine d’après-guerre et qui soutiennent aujourd’hui sa propre ascension.
Point intéressant, la stratégie chinoise s’inscrit dans le cadre d’une transformation financière plus large à l’œuvre en Asie. Plusieurs pays développent des infrastructures permettant de régler directement certaines transactions internationales sans passer par les circuits traditionnels dominés par le dollar. C’est notamment le cas de mBridge, une plateforme de paiements transfrontaliers fondée sur les monnaies numériques de banque centrale, à laquelle participent la Chine, Hong Kong, la Thaïlande, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. L’objectif est de permettre des règlements internationaux plus directs entre les pays participants. Comme pour tout système financier, il faut un actif de réserve. Aucune devise asiatique, même pas le yuan chinois, ne fait consensus. L’or pourrait donc jouer ce rôle et permettre de recycler les excédents commerciaux sans nécessairement passer par le dollar.
Des facteurs de soutien structurel de l’or
Tout ceci est amené à soutenir les cours de l’or sur le long terme, car les processus à l’œuvre prendront du temps : des années, voire des décennies. La Chine ne détient pour l’instant qu’environ 6 % des réserves officielles d’or dans le monde. L’Asie dans son ensemble en concentre 20 %. C’est beaucoup, mais encore insuffisant pour prétendre court-circuiter le dollar américain.
Il faut donc s’attendre à ce que les banques centrales asiatiques, à commencer par celle de Chine, continuent d’accroître leurs achats d’or. Comme elles l’ont fait récemment, elles devraient profiter de chaque phase de baisse du marché pour renforcer leurs positions à meilleur prix. C’est une stratégie intelligente.
Les achats chinois ont d’ailleurs déjà contribué à soutenir les cours. À cela s’ajoute un facteur saisonnier. Historiquement, l’or affiche de bonnes performances au mois d’août. Ce fut encore le cas cette année. En cause, les inquiétudes récurrentes sur la santé de l’économie américaine, les turbulences géopolitiques, notamment les incertitudes autour du détroit d’Ormuz, et l’envolée de la dette publique des pays développés. Autant de sujets qui reviennent régulièrement sur le devant de la scène et alimentent la demande pour l’or.
Quel objectif pour la fin de l’année ? Les analystes divergent sur l’ampleur du mouvement, mais sont tous unanimement haussiers, avec des objectifs compris entre 4 600 € et 5 600 €. Par rapport au niveau actuel, cela laisse entrevoir un potentiel de hausse pouvant atteindre 40 % dans le scénario le plus optimiste. C’est considérable, mais pas impossible. L’or est certainement la seule matière première dont la tendance de long terme est aussi structurellement orientée à la hausse. On ne peut pas en dire autant de l’argent métal ou des métaux industriels.


