L’or, de nouveau valeur refuge ultime ?
Pendant des décennies, le dollar a régné sans partage comme valeur refuge. En période de crise économique ou de tensions géopolitiques, les investisseurs se précipitaient sur les bons du Trésor américains et les autres actifs en dollar, souvent au détriment de l’or. Depuis 2025, cette mécanique se dérègle.
Que s’est-il passé ?
C’est l’effet Trump, en partie. À son retour à la Maison Blanche, les investisseurs ont cru, en se basant sur des documents de travail communiqués pendant la campagne présidentielle, que l’administration américaine pourrait chercher volontairement à déprécier le dollar. Ça ne s’est pas produit. Mais d’autres facteurs ont miné la confiance dans les États-Unis et le billet vert : le retour du protectionnisme tous azimuts, la recrudescence des conflits conduisant à un regain d’inflation ou encore la crainte que la banque centrale, qui est essentielle pour s’assurer que les prix ne s’envolent pas, soit reprise en main par la Maison Blanche.
Résultat, depuis un an et demi, contrairement à ce qui avait prévalu pendant des décennies, le dollar américain ne se renchérit plus lorsque le VIX, baromètre de la peur sur les marchés financiers, augmente. C’est une anomalie.
Évidemment, il n’y a pas que Trump. D’autres facteurs, en partie structurels, sont à prendre en compte. Le plus important est certainement la volonté des investisseurs institutionnels de réduire leur exposition aux actifs américains. Ces dernières années, ce n’était pas très sorcier de gagner de l’argent en Bourse. Il suffisait de miser sur les grands acteurs américains de l’IA, comme Meta (ex-Facebook), Amazon ou encore Alphabet (Google). Problème, beaucoup d’investisseurs se sont retrouvés avec des portefeuilles surexposés aux États-Unis et au dollar américain.
Comme le dit si bien le dicton, il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier et la clé de la réussite en Bourse sur le long terme, c’est la diversification. C’est bien connu. Conséquence de cela, beaucoup ont réduit leur exposition aux actions américaines, notamment pour acheter des actions européennes décotées, ce qui a structurellement fait baisser le taux de change du dollar et réduit son attrait.
Qui en ressort gagnant ?
Le franc suisse, qui est connu pour servir de valeur refuge, en a tiré parti depuis quelques trimestres. Mais c’est surtout l’or qui tire son épingle du jeu, et pas pour les raisons habituellement avancées.
Ce n’est ni parce qu’il permettrait de protéger contre l’inflation ni parce qu’il servirait de coussin de sécurité face au risque géopolitique. Dans le premier cas, c’était vrai dans les années 1970, mais beaucoup moins de nos jours. Dans l’autre, c’est aussi loin d’être systématique. Ainsi, l’or n’a pas particulièrement été recherché dans les semaines suivant l’invasion de l’Ukraine par la Russie ou immédiatement après le début de la guerre en Iran en février 2026.
Pourquoi alors ? Du fait de sa rareté. Il est même beaucoup plus rare qu’on ne l’imagine. Tout l’or extrait depuis 6 500 ans – environ 223 000 tonnes – tiendrait dans un cube d’à peine 23 mètres de côté. C’est l’équivalent d’environ 4,6 piscines olympiques. Une quantité dérisoire à l’échelle de la planète. Et les réserves encore économiquement exploitables, qui se trouvent essentiellement en Russie et en Australie, ne représenteraient qu’environ 60 000 à 66 000 tonnes, selon le World Gold Council.
D’où le fait que, de Mansa Moussa, empereur du Mali souvent présenté comme l’un des hommes les plus riches de l’histoire du XIVe siècle grâce à l’or qu’il a amassé, jusqu’aux banques centrales et aux épargnants de nos jours, tout le monde cherche à détenir le métal jaune.
Y compris les investisseurs institutionnels qui ont redécouvert son attrait. Il y a encore trois ans de cela, détenir de l’or en portefeuille était jugé anecdotique. Désormais, toutes les banques privées conseillent à leurs clients fortunés de détenir au moins 5 % d’or sous forme physique ou via des produits financiers dans leur allocation.
Mais le déclic est surtout venu des banques centrales depuis trois ou quatre ans, qui accumulent des réserves en or à tout-va. La Chine est l’exemple le plus frappant. Ces derniers mois, elle a accéléré ses achats : +5 tonnes en mars, +8 en avril, +10 tonnes en mai, +15 en juin, +20 en juillet et +20,2 en août, soit un point haut de trois ans. Cela fait 22 mois consécutifs que la banque centrale chinoise achète de l’or. Et ce n’est pas près de s’arrêter. Ses réserves sont autour de 2 387 tonnes et elles pourraient avoir pour objectif non officiel d’atteindre 2 500 – 2 600 tonnes. Mais ce n’est pas que la Chine. De nombreuses autres banques centrales, celles de Pologne, d’Asie Mineure et de nombreux autres pays émergents, agissent de même.
Conséquence de cet attrait pour l’or, certaines corrélations historiques sur les marchés financiers semblent rompues. Habituellement, lorsque les taux d’emprunt à long terme des États augmentaient, notamment les échéances à 10 ans qui sont la référence du marché, l’or s’effondrait. Ce n’est désormais plus le cas. Actuellement, les taux d’emprunt sont proches dans plusieurs pays développés des niveaux de la période 2008-2012, au moment de la crise financière et de la crise de la dette, et pourtant le cours de l’or résiste. Cela montre que le métal jaune est désormais vraiment recherché pour ses qualités intrinsèques, notamment sa rareté dont il tire sa valeur.
Un soutien structurel à des prix en hausse
Aucun actif financier ne connaît une trajectoire ascendante sans discontinuer, même pas l’or. En revanche, il y a peu d’actifs financiers dont il soit aussi facile de prévoir la direction que l’or. En l’occurrence, à la hausse.
Pourquoi ? C’est simple. C’est l’offre et la demande qui déterminent le prix sur ce marché. L’offre est réduite. En revanche, la demande est forte et continue de s’accroître, surtout de la part des institutionnels, comme les banques centrales. Tant que cette situation perdure, et ce sera certainement le cas pendant encore des années, l’or devrait connaître de beaux jours devant lui.
Attention, en revanche, cela ne s’applique pas aux autres métaux précieux. Après l’or, beaucoup de particuliers semblent intéressés depuis quelques mois par l’argent métal. En théorie, c’est sensé. Il existe une corrélation de long terme entre le cours de l’or et celui de l’argent. Lorsque le premier augmente, le second le fait aussi, mais pas immédiatement. Il y a en général un décalage de plusieurs mois. Prudence cependant : à l’inverse de l’or, l’argent est un marché très étroit et peu liquide, donc propice à la spéculation, ce qui peut provoquer des fluctuations de prix de forte amplitude, comme on a pu le voir en janvier dernier lorsque des fonds spéculatifs ont fait exploser les cours puis ont pris leurs gains faisant éclater la bulle au passage. Autant l’or peut servir de valeur refuge, autant cela ne s’applique pas à l’argent. C’est un investissement risqué, même plus que les actions.


