Analyses Economiques

L’argent cherche son nouvel équilibre après une année complètement folle

L’argent a perdu près de la moitié de sa valeur depuis son sommet de janvier. Mais derrière ce krach spectaculaire, quelque chose n’a pratiquement pas changé : le monde continue de consommer plus d’argent qu’il n’en produit.

Retour sur les chiffres

L’argent n’a décidément rien d’un placement tranquille. Après avoir explosé de 147% en 2025, le métal blanc a poursuivi son ascension début 2026 jusqu’à atteindre un record historique de 121,64 dollars l’once (31,10 grammes) le 29 janvier. À ce moment-là, il avait quasiment quadruplé depuis les niveaux observés quelques mois auparavant.

Puis la fête s’est brutalement arrêtée.

En seulement trois séances fin janvier, l’argent a perdu environ 41%. Le 30 janvier, il a chuté de 27% en une seule journée, sa plus forte baisse quotidienne dans les données de LSEG remontant au début des années 1980. Après plusieurs tentatives de rebond, le cours est même retombé à 54,74 dollars en juillet, soit une baisse d’environ 55% par rapport au sommet de janvier.

Depuis, l’argent a repris un peu de hauteur. Au 8 septembre 2026, il évolue autour de 66,3 dollars l’once, soit environ 21% au-dessus de son point bas de juillet, mais toujours 45% sous son record historique. Sur l’ensemble de l’année, la performance est désormais légèrement négative malgré le gigantesque rallye observé en janvier.

Autrement dit, acheter de l’argent en janvier ou en juillet 2026 n’a absolument pas produit la même expérience d’investissement.

Cette volatilité s’explique en partie par la particularité du métal blanc. Contrairement à l’or, l’argent possède en quelque sorte deux personnalités. C’est à la fois un métal précieux, recherché lorsque les investisseurs veulent se protéger contre l’inflation, la baisse du dollar ou les crises géopolitiques, et un métal industriel utilisé dans les panneaux solaires, l’électronique, les véhicules, les réseaux électriques ou encore les infrastructures liées aux centres de données.

En 2025, l’industrie a absorbé 657,4 millions d’onces, soit près de 60% de la demande mondiale d’argent.

Et c’est justement cette double personnalité qui rend aujourd’hui son évolution particulièrement compliquée à anticiper.

Taux d’intérêt et spéculation, le grand retour à la réalité

Le premier moteur de l’effondrement de 2026 est avant tout financier.

À la fin de 2025 et au début de 2026, le marché de l’argent s’était retrouvé dans une situation extrêmement tendue. Des stocks avaient été transférés vers les États-Unis, les ETF adossés à l’argent avaient attiré des capitaux et la demande de lingots et de pièces avait progressé. Le métal immédiatement disponible à Londres était devenu rare, provoquant une flambée des coûts d’emprunt de l’argent physique et alimentant un véritable short squeeze.

Ajoutez à cela les tensions géopolitiques, la faiblesse du dollar et l’arrivée massive d’investisseurs particuliers : le cocktail était parfait.

Le ratio or/argent, qui mesure combien d’onces d’argent sont nécessaires pour acheter une once d’or, est ainsi passé de plus de 100 au printemps 2025 à moins de 50 début 2026. C’était son niveau le plus faible depuis plus d’une décennie.

Mais une partie de cette hausse était devenue spéculative.

La nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale a notamment changé les anticipations de politique monétaire. Parallèlement, le CME a relevé à plusieurs reprises les dépôts de garantie exigés pour intervenir sur les contrats à terme d’argent, rendant les positions à effet de levier plus coûteuses. Les marges sur certains contrats sont notamment passées de 9% à 11%, avant d’être encore relevées après le krach.

Une succession de prises de bénéfices, d’appels de marge et de ventes automatiques a alors transformé une correction en véritable débâcle.

Aujourd’hui encore, les taux constituent probablement le principal obstacle à une nouvelle envolée.

Le marché estime actuellement à environ 60% la probabilité d’une hausse des taux de la Fed lors de sa réunion de septembre, tandis que le rendement des obligations américaines à dix ans évolue autour de 4,8%.

Comme l’or, l’argent ne verse ni coupon ni dividende. Lorsque des obligations américaines considérées comme relativement sûres rapportent près de 5%, conserver un métal dans un coffre devient mécaniquement moins attractif.

Mais pour l’argent, l’effet peut être encore plus important : des taux élevés peuvent aussi ralentir l’économie et donc peser sur sa demande industrielle.

C’est l’une des grandes différences avec l’or.

Le solaire ne suffit plus à faire monter l’argent

Pendant plusieurs années, l’un des principaux arguments haussiers sur l’argent tenait en un mot : solaire.

Le métal possède une conductivité électrique exceptionnelle et intervient dans les contacts permettant de récupérer le courant produit par les cellules photovoltaïques. La croissance spectaculaire du marché mondial des panneaux solaires avait donc fortement soutenu la consommation.

Sauf que lorsque le prix d’une matière première quadruple, les industriels trouvent généralement des moyens d’en utiliser moins.

C’est précisément ce qui se produit.

Les fabricants réduisent progressivement la quantité d’argent utilisée par cellule, un phénomène appelé thrifting, et certaines technologies commencent à remplacer une partie du métal par du cuivre ou d’autres matériaux.

Résultat paradoxal : le nombre de panneaux solaires installés peut continuer à progresser alors que la quantité totale d’argent utilisée dans le photovoltaïque diminue.

Le Silver Institute prévoit désormais une baisse d’environ 3% de la demande industrielle d’argent en 2026, après déjà -3% en 2025. J.P. Morgan estime même que la consommation d’argent du secteur photovoltaïque pourrait reculer d’environ 30% cette année, soit une diminution proche de 60 millions d’onces.

C’est important parce que l’histoire d’investissement autour de l’argent change légèrement.

Le solaire reste un énorme consommateur, mais il ne constitue plus automatiquement un moteur haussier.

En revanche, d’autres secteurs prennent progressivement le relais : centres de données liés à l’intelligence artificielle, électronique, véhicules, infrastructures électriques, aéronautique et modernisation des réseaux. Le Silver Institute souligne notamment que ces usages ont déjà compensé une partie du ralentissement photovoltaïque.

L’investisseur doit donc moins regarder simplement le nombre de panneaux solaires installés et davantage suivre la quantité d’argent réellement utilisée par watt produit.

Un marché toujours en déficit malgré la chute des prix

Et c’est probablement ici que se trouve l’argument haussier le plus solide.

Malgré l’effondrement du cours depuis janvier, la planète continue de consommer davantage d’argent qu’elle n’en produit.

Le marché devrait enregistrer en 2026 son sixième déficit annuel consécutif. Après un déficit de 40,3 millions d’onces en 2025, le Silver Institute et Metals Focus anticipent environ 46,3 millions d’onces de déficit cette année.

Depuis 2021, environ 762 millions d’onces ont dû être puisées dans les stocks existants pour équilibrer le marché. Cela représente presque une année entière de production minière mondiale.

Et augmenter la production n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît.

Seulement 26% environ de l’argent extrait en 2025 provenait de mines dont l’argent constitue le principal produit. Le reste était principalement récupéré comme sous-produit de mines de plomb, zinc, cuivre ou or.

Concrètement, même si l’argent passe de 50 à 100 dollars l’once, un producteur de cuivre ne va pas forcément doubler sa production uniquement pour récupérer davantage d’argent.

L’offre réagit donc relativement lentement au prix.

L’argent n’a pas le même parachute que l’or

C’est également un élément important pour comparer les deux métaux.

Lorsque l’or baisse fortement, les banques centrales constituent désormais une source importante de demande. Elles achètent de l’or pour diversifier leurs réserves de change et réduire leur dépendance au dollar.

L’argent ne bénéficie pratiquement pas de ce soutien institutionnel.

Sa demande dépend beaucoup plus des investisseurs privés et de l’industrie.

Cela signifie qu’en période de ralentissement économique accompagné de taux élevés, l’argent peut être touché des deux côtés : les investisseurs privilégient les obligations et l’industrie consomme moins.

Inversement, lorsque la croissance industrielle repart et que les taux diminuent, les deux moteurs peuvent fonctionner simultanément.

C’est ce qui explique pourquoi l’argent est parfois surnommé le « gold on steroids » : il suit fréquemment l’or, mais avec des mouvements beaucoup plus violents.

Le début de 2026 en constitue une démonstration assez spectaculaire.

Quelles perspectives pour l’argent ?

À court terme, la situation reste donc très partagée.

J.P. Morgan a fortement abaissé ses anticipations durant l’été. La banque prévoit désormais un cours moyen proche de 63 dollars au quatrième trimestre 2026, contre 90 dollars envisagés quelques mois auparavant, puis une moyenne d’environ 64 dollars en 2027.

La logique est simple : le squeeze physique s’est détendu, la demande photovoltaïque ralentit et la perspective de taux plus élevés limite l’intérêt financier du métal.

Le cours actuel, autour de 66 dollars, est donc déjà assez proche de ce scénario central.

Mais les risques sont loin d’avoir disparu.

On peut donc distinguer trois scénarios.

Le scénario baissier serait celui d’une inflation américaine persistante, d’une Fed encore plus restrictive et de rendements obligataires durablement élevés. Ajoutez un ralentissement de l’économie mondiale et une baisse plus importante de la demande photovoltaïque : l’argent pourrait alors retester les 55 dollars, voire les niveaux proches de 50 dollars.

Le scénario central serait celui d’un marché physique restant déficitaire mais suffisamment approvisionné grâce aux stocks et au recyclage. La demande industrielle se stabiliserait tandis que les taux resteraient relativement élevés. Dans ce contexte, une zone comprise approximativement entre 60 et 70 dollars pourrait devenir le nouvel équilibre du marché.

Le scénario haussier nécessiterait plusieurs éléments simultanés : détente monétaire de la Fed, baisse des rendements obligataires et du dollar, retour important des investisseurs dans les ETF et lingots, accélération de la demande industrielle ou nouvelle tension sur les stocks physiques. Une aggravation majeure des tensions géopolitiques pourrait également jouer ce rôle. Le marché pourrait alors revenir vers 70-80 dollars, voire remettre en jeu les sommets du printemps.

Conseils aux investisseurs

Face à cette situation, l’argent doit davantage être considéré comme un actif cyclique et volatil que comme un simple substitut moins cher à l’or.

Recommandations clés :

  • Surveiller la Fed et les taux américains. Comme pour l’or, les rendements réels constituent l’un des moteurs les plus importants. Une succession de hausses de taux serait plutôt défavorable ; un retournement monétaire pourrait au contraire redonner de l’air au métal.
  • Observer la demande industrielle réelle. Les installations solaires ne suffisent plus. Il faut regarder la consommation d’argent par cellule, le développement des technologies de substitution ainsi que la demande provenant des data centers, de l’électronique, de l’automobile et des réseaux électriques.
  • Suivre les stocks physiques et les ETF. Le déficit structurel devient réellement explosif lorsque le métal disponible dans les grands centres de stockage diminue simultanément. Le squeeze de 2025 a montré à quel point ce marché peut rapidement devenir illiquide.
  • Ne pas sous-estimer la volatilité. Une chute de plus de 25% en une seule séance en janvier rappelle que l’argent possède un profil de risque nettement supérieur à celui de l’or. Une exposition progressive paraît donc beaucoup plus adaptée qu’un pari massif sur un niveau de prix précis.
  • Surveiller le ratio or/argent. Autour de 66 actuellement en divisant un cours de l’or proche de 4 400 dollars par un argent proche de 66 dollars, le ratio est revenu dans une zone beaucoup plus classique après être tombé sous 50 en janvier. Une remontée vers 70-75 traduirait généralement une nouvelle sous-performance de l’argent face à l’or.

Finalement, le marché de l’argent présente aujourd’hui un paradoxe intéressant. Les fondamentaux physiques restent tendus, mais les fondamentaux financiers se sont nettement dégradés.

Le déficit mondial et la rigidité de l’offre donnent au métal un véritable soutien structurel à long terme. Mais la baisse de la consommation photovoltaïque, l’augmentation du recyclage et surtout le retour de taux d’intérêt élevés empêchent pour l’instant ce déficit de se transformer en nouvelle envolée des prix.

Pour un investisseur, la question n’est donc probablement pas de savoir si l’argent « va forcément remonter parce qu’il est rare ». Elle consiste plutôt à déterminer à quel prix le déficit physique devient suffisamment important pour reprendre le dessus sur les taux d’intérêt et le ralentissement de la demande industrielle.

Pour celui qui cherche avant tout une protection contre les crises, l’or conserve certains avantages. Pour celui qui accepte davantage de volatilité et souhaite combiner exposition aux métaux précieux et à la croissance industrielle, l’argent offre en revanche un profil plus asymétrique.

Un dernier élément pourrait toutefois rebattre les cartes dans les prochaines années : l’intelligence artificielle. Le développement accéléré des centres de données, des semi-conducteurs, des équipements électroniques et des infrastructures électriques nécessaires pour alimenter cette nouvelle industrie pourrait devenir un nouveau relais de croissance pour la demande d’argent.

Rien ne garantit que l’IA remplace à elle seule le moteur qu’a représenté le solaire ces dernières années, mais dans un marché déjà structurellement déficitaire et où l’offre minière réagit lentement, quelques dizaines de millions d’onces supplémentaires peuvent rapidement compter. Si cette nouvelle demande industrielle se confirme au moment où les taux commencent à baisser, l’argent pourrait alors bénéficier simultanément de ses deux moteurs : son statut de métal précieux et son rôle de métal indispensable aux technologies de demain.

Laurent Cosmos Finance

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